Retour sur la conférence « Repolitiser le spatial » entre l’Atelier Georges et Karim Lahiani

Le 2 décembre, une conférence était organisé à l’école d’architecture de Nantes, dans le cadre d’une exposition nommée « Territoires en transition ». Un contexte tout ce qu’il y a de plus officiel, organisé par l’école et en lien avec la DREAL (direction régionale de l’environnement, l’aménagement et du logement). Pas vraiment les évènements que nous sommes habitué.es à aller suivre.

Cette conférence a néanmoins piqué notre curiosité car elle regroupait Charles Rives de l’Atelier Georges, nouveau maître d’œuvre du projet Doulon Gohards, et Karim Lahiani, urbaniste ayant proposé un contre projet en lien avec Sauvons les Gohards. Tout cela avec un titre accrocheur «  Repolitiser le spatial ». Sous titre « comment les tensions à Doulon Gohards renouvellent les pratiques et les cultures du projet ».

Avant la dernière mobilisation (avril 2024) organisée par Sauvons les Gohards, une réunion sur le même sujet, mais moins officiel, était annulée par la direction de l’école qui forçait tout le petit groupe, dont le même Karim Lahiani, a trouver une autre salle de dernières minutes. C’est donc avec une certaine malice que nous tenions à aller écouter cette opposition politique  souhaitée par la direction.


Après une longue introduction du directeur, brossant le poil de tous ses partenaires, Charles Rives pose la problématique du jour . Il évoque le conflit entre la puissance publique et la métropole en croissance et ses habitant.es, et la possibilité d’un espace de négociation, une coexistence, entre le projet idéal non ancré dans le réel (qui décide ce qui est dans le réel ??) et la puissance publique qui ne bouge pas du projet initial.

Le programme est donnée : une première phrase de contexte sur le projet, une deuxième sur la dialogue et la (re)politisation du spatial et enfin une conclusion.


Le contexte, nous serons bref ici (si vous êtes déjà venu.es, c’est souvent par cela que nous commençons notre histoire). Passé maraîcher, puis départ dans les années 70/80 dû à la pression métropolitaine et aux pratiques intensives naissantes, peu adaptées aux petites parcelles du vieux Doulon.

 L’historique du projet, nous le connaissons un peu moins. Dans les années 2000, la ville estime sa réserve foncière à 200ha. Et depuis lors, la population a pris 25%. Pour faire quelques comparaisons (pas faite ce jour là), la métropole a gagné 45 000 personnes entre 2016 et 2022. Avec les 2300 logements de Doulon Gohards (soit environ le double en nombre de personne), un tel projet n’accueillerai même pas une année de nouveaux arrivants. Sans même parler des personnes qui vivent déjà à Nantes dans la précarité. Bottière Chenaie avait déjà bétonné 35ha pour tenter de répondre à ce problème insoluble.

Revenons au projet. En 2005 (Bottière Chenaie n’existe pas encore), les 1ères études de faisabilité sont faites. Puis depuis 2012, le projet est rentré dans sa phase active. Notre intervenant nous parle d’un projet innovant (nous découvrons le terme agroquartier, qui ringardise déjà les écoquartiers) bien qu’il conserve sa logique descendante, laissant en marge la parole publique.

S’en suit une contextualisation de la lutte contre le projet. La crise des gilets jaunes, la convention citoyenne pour le climat, la loi zéro artificialisation nette, Nantes en Commun au municipal et le début de la contestation de Sauvons les Gohards. Nous n’existons pas dans ce descriptif. Pourtant, L’Atelier Georges nous connaît puisque nous avions été contacté il y a quelques mois. Nous sommes, sans surprise, dans l’opposition non ancrée dans le réel.


Karim Lahiani prend ensuite la parole. Sollicité par Nantes en Commun en 2023 pour réaliser un contre projet. Il insiste sur la nécessité de repolitiser le métier d’architecte en mettant les projets dans le débat publique. Le but du projet est d’être un manifeste qui peut faire évoluer les imaginaires et les pratiques.

Une grande partie de son intervention est une description du contre projet dont on ne fera pas ici la description (on vous laisse le soin d’aller chercher les détails qui vous intéresse).


Dans ce contexte d’opposition, Charles Rives décrit l’arrivée de l’Atelier Georges sur le projet. L’histoire racontée est magnifique : l’Atelier Georges croit au service publique, au dialogue citoyen. Iels posent dès le début leur condition : refaire des études de sol détaillées et discuter avec les artisans de ce contre projet. De là, les modifications qu’on vous détaillait dans un article précédent : diminution des espaces bétonnées, et donc du nombre de logement (6ha de moins sur les 50 initialement prévu, de 2700 à 2300 logements). Un nouveau « plan guide » dur  à comprendre pour les non architectes que nous sommes : on comprendra que leurs plans seront les mêmes qu’auparavant mais avec plus d’informations, plus d’actualisation (pareil, mais mieux, attention !).


Il faut ensuite conclure. Et c’est tache ardue quand rien ne change mais qu’il faut montrer l’inverse. En fait, l’Atelier Georges n’a pas tous les pouvoirs car c’est l’état et/ou la métropole qui décide. En fait, l’Atelier Georges et Karim Lahiani n’ont pas vraiment pu discuter (même si tout reste à construire bien évidemment). On n’évoque maintenant la conditions des roms mais pour mieux s’extraire de toute responsabilité (l’atelier Georges doit gérer les compensations environnementales, pour ce qui est des expulsions, il ne peut rien faire).


Voila, c’est fini. Quelques questions et au revoir. Nous sommes un peu décu.es. Où est l’opposition des points de vue ? Selon quels critères discerne-t-on entre le discutable et le non discutable ? Quand peut-on nommer qu’aucun point de ce qu’ils circonscrivent comme « espace du discutable » ne coïncide avec la perspective d’une habitabilité de la planète dans les siècles à venir ? Le raisonnable n’aurait-il pas perdu la raison ? N’y a-t-il pas une façon d’influer sur le réel (n’est-ce pas le rôle du politique ?) pour que ce qui apparaît comme inéluctable ne le soit plus ? Ces 45 000 personnes doivent-elles être perçues comme une fatalité, alors même que Nantes Métropole s’active tous azimuts pour grossir et grossir encore ?  

De l’Atelier Georges, nous n’attendions pas autre chose. Charles Rives travaille pour la ville, dans ce projet comme dans d’autres (notamment le nouveau CHU, également très critiqué). Nous ne doutons pas qu’il souhaite faire au mieux, qu’il proposera à la ville les aménagements les plus écologiques, avec le plus de norme. Mais il a déjà accepté le cadre, la doctrine politique de la métropolisation, son rôle dans la machine de l’urbanisation.

La place de Karim Lahiani pose plus questions. Dans cette scène d’un réformisme banal, il a le rôle d’opposition mais permet surtout à l’Atelier George de se placer en raisonnable. Quelle remise en cause structurelle est possible quand on permet aux aménageurs de dérouler leur discours ? Car cette fois ci encore, on nous expose une nouvelle manière de concevoir la ville qui sera bien plus inclusive et écologique que la précédente.

Au delà de légitimer le projet ce jour là, le rôle des contre projets est également un sujet discussion entre nous. Répondre à un projet d’urbaniste par… un autre projet d’urbaniste. N’est on pas dans la même situation que l’écoquartier qui répond à au quartier ? (ou, pour être à la pointe de la modernité, l’agroquartier à l’écoquartier). Il existe déjà de nombreuses dynamiques à Doulon, hors du champ de la mairie et de ses aménageurs. Et les besoins en logement ont des causes qui dépassent très largement le champ d’action d’un projet d’urbanisme. En répondant par la même voie aux projets que nous critiquons, nous légitimons l’existence même d’un projet, son vocabulaire, sa nécessité, ses objectifs. Cette voie nous condamne à dépendre des mêmes experts qui mettent en œuvre ces projets. Et, au final, ne nous condamne-t-elle pas à proposer de grandes nationales au lieu des autoroutes, et des aéroports régionaux plutôt que des nouveaux hubs de transports européens ?

Bref, tout changer pour que rien ne change…